Espaces transitionnels

Cultiver l’état d’esprit d’expérience auquel toujours Winnicott nous convie, utiliser ses concepts dans toute leur complexité sans se laisser prendre à leur apparente facilité, c’est une des voies  qui permet d' approcher bien des problèmes que pose le Web, toute classification  sommaire risquant de passer à côté de ce qui est à penser.

 

(Le fichier flash : Extraits de Winnicott "Jeu et réalité" 1975)

Et d'abord, comme chacun sait, il n’y a pas « Le Web », non seulement parce qu’à un instant «t» personne ne sait quels peuvent bien être son extension, sa composition, les phénomènes en cours qui le modifient (il semble emporté par plusieurs facteurs d’expansion aussi immaîtrisables les uns que les autres) mais surtout parce qu’il évolue si vite qu’il y a de fortes chances pour que nous ne parlions pas du même Web quand nous évoquons les élaborations de tel ou tel auteur, à tel ou tel moment. 
Le Web de 1995 (quand Sherry Turkle publie « Life on the Screen » mais aussi celui de Pierre Lévy  (puisque «L’intelligence collective» est de la même année) n’est pas celui de 2003 : Ces auteurs étaient comme spontanément dans cette «confiance» qui ouvre en grand les potentialités liées à la transitionnalité , ils  créaient les premiers rapprochements «vie psychique -cybermonde» et s’employaient à inventer les passerelles de concepts, d'images, de représentations, qui ont permis à beaucoup d’autres de s’aventurer plus aisément en terre cyber.
Bien qu’ayant commencé mes premiers surfs seulement en 1995, je pense avoir connu au moins deux (voire 3) Web à dominantes différentes. Le « ce n’est plus pareil » qui vient à l’esprit spontanément de bien des personnes qui y ont fait à leur manière des découvertes heureuses n’est pas seulement un effet de nostalgie : je pourrais publier une liste d’ exemples des très bonnes choses qui ont effectivement déjà disparu (en général justement des choses offertes à l’esprit de partage) : en ce sens et coté-web (du coté de ce qui peut être trouvé avec et sur le web) nous sommes de moins en moins sûrs de parler des mêmes choses lorsque nous échangeons à leur sujet.
«Coté- internaute» (du coté des pulsions activées, des investissements possibles, de la manière de jouer), c’est  depuis toujours que chacun joue dans son style, et  ces deux ensembles s’entremêlent dans une configuration singulière, configuration qui elle-même évolue sans cesse.
De cela Winnicott a fourni à l’avance l’argument de base : c’est bien lui le premier qui a insisté sur les conditions de variabilité des espaces transitionnels en décrivant leurs naissances, leurs composants et leurs modes d’activation.
Ce faisant, il avait découvert aussi le fait que quelque chose en eux puisse ne pas fonctionner ou fonctionner négativement (du coté des éléments persécutifs)  ce qui peut aussi s’appliquer au Web : à la joie de découvrir cette immensité de possibilités de jeu, d’apprentissage, de rencontres (l'attrait pour cette nouveauté  ré-activant l’ancien capital de confiance venu de l’enfance) peut se substituer la mauvaise humeur (et toutes ses variantes haineuses ) d'avoir à s'occuper d' une chose grandement inconnue (renouvelant échecs et frustrations ..), et produire évitement et déni ou tout autre élément négatif et destructeur. En ce sens, quand M.Civin écrit : « A la différence de Turkle et Faber, je pense qu’aucun objet ou processus, y compris le cybersystème, n’est par essence transitionnel »(P.67) il est bien dans un usage winnicottien de ce concept (pour lequel en effet rien ne peut être « par essence transitionnel »). On pourrait regretter seulement que pour l’affirmer à la suite de Winnicott, il schématise à mes yeux un peu trop les idées de S.Turkle.
S.Turkle développe depuis longtemps non seulement des idées  inspirées de Winnicott sur la transitionnalité en général, mais des travaux sur les "effets" créés par  les « nouveaux jouets » et les nouvelles manières de jouer..
Après avoir écouté sa conférence: "Des animaux familiers virtuels aux poupées numériques, quelques réflexions concernant les artefacts relationnels" (à Paris en novembre 2000) et avoir beaucoup regardé ce qui la concerne sur le Net, et notamment la conférence qu'elle a faite en mai 2002 à Vienne:"Whither Psychoanalysis in a Computer Culture?", je ne crois pas que l’on puisse dire d’elle qu’ «elle considère systématiquement le Net comme un espace transitionnel efficient ». Voici une  petite biblio pour s'en faire une idée.
Puisqu’ avec cette idée d'espace transitionnel le plus important reste l’expérience, je proposerais bien que  nous gardions toujours à l’esprit la souplesse des paramètres winnicottiens qui vont avec.
Il nous faudrait donc ne jamais oublier que la transitionnalité est variable avec les personnes en raison de leurs expériences infantiles, variable avec la richesse de «l’environnement» (ici la nature complexe , évolutive, stimulante, binaire etc du Web qui n’est pas le même pour tous les internautes), toujours « potentielle » (et non de l’ordre des données ou des faits),en relation avec « la créativité » personnelle à tous âges et dans toutes sortes de domaines..
Elle est de plus paradoxale :
« ..C’ est en jouant et peut-être seulement quand il joue, que l’enfant ou l’adulte est libre de se montrer créatif. Cette idée…tient compte d’une difficulté inhérente à la théorie de l’objet transitionnel, à savoir qu’un paradoxe est en cause, paradoxe qui doit être accepté, toléré et non résolu… ».(Winnicott, Jeu et réalité, P. 75)
Supporter les paradoxes.. Certains comme Winnicott propose qu’on ne veuille pas à tout prix produire plus de logique(qui serait seulement une logique apparente) d'autres- qui ont reconnu aussi la nature extrêmement paradoxale du web- essaient de s'y prendre autrement dans toute cette complexité...
Genevieve Lombard Bordeaux, 28 juillet  2003