Jocelyne TROCCAZ :Communication et Informatique

Avant de livrer quelques unes de mes réflexions sur la communication informatique, il me faut donner un peu de mon contexte. Je suis chercheur depuis une quinzaine d’années dans le domaine de l’informatique. L’informatique est pour moi, outre un sujet de recherche, un outil de travail et de communication depuis de longues années. (Rappelons que les mails et news qui sont parvenus au grand public depuis assez peu longtemps existent dans les labos depuis une petite quinzaine d’années.) Je ne suis pas analyste ; j’ai de piètres connaissances des sciences humaines ce qui expliquera peut-être la naïveté de certains de mes questionnements. Les mots que j’emploierai ne répondront peut-être pas à l’usage orthodoxe qui en est fait généralement. Aux lecteurs plus avertis que moi, je demande donc une certaine tolérance.

Dans mon contexte professionnel, le mail est un outil de diffusion de l’information très utilisé, quelquefois trop utilisé parce qu’il nous noie dans une somme d’informations dont le tri constitue à lui seul une tâche très chronophage. Mais ce qui m’intrigue le plus dans l’usage du mail dans un groupe de personnes se rencontrant tous les jours c’est ce qu’il peut changer au niveau des rapports humains. Le mail est en effet également un lieu privilégié de discussion de points de vue ne nécessitant pas la présence simultanée des personnes participant au débat. Nous l’utilisons beaucoup de cette façon mais cela s’avère être un outil que je trouve très délicat à manier. Il s’y exprime des choses fortes (dans le positif autant que dans le négatif) avec souvent utilisation de témoins (avec le " cc " du mail) ou d’observateurs complices (avec le " bcc " du mail), choses qui ne s ‘exprimeraient certainement pas aussi violemment verbalement. Cet outil est à la source de l’expression ouverte de nombreux conflits. C’est un phénomène très curieux où le lecteur du mail projette souvent sur celui qui écrit ses propres angoisses ou son agressivité contenue. Il lit dans le mail ce qu’il a envie d’y lire. Très souvent les réponses sont relativement rapides et peu raisonnées et très vite il y a escalade dans ce qui s’y dit et cela laisse quelquefois des traces profondes dans certains d’entre nous. J’ai essayé de comprendre le pourquoi d’un tel mode de communication en réfléchissant à sa relation aux échanges écrits conventionnels et aux échanges parlers. Je crois que le mail est du domaine de l’échange parler mais il y manque quelques composants essentiels : la vision de l’autre ou au moins la perception de son émotion par exemple dans l’intonation des voix.

Je crois que quand on se parle et qu’on va un peu trop loin dans ce qu’on dit on peut le percevoir assez tôt dans les réactions verbales ou simplement corporelles de l’autre et on est alors capable de recaler son discours à ce que l’on perçoit. Dans le mail, il n’y a personne de réel en face de soi ; on parle à l’image que l’on se fait de son interlocuteur ; très vite on se trouve piégé à sa propre émotion et on oublie la réaction de l’autre réel qui lira le mail et non de l’autre fantasmatique auquel on s’adresse. Cela me semble très proche de ce qui se passe dans une relation thérapeutique analyste-analysant. Dans les discussions polémiques par mail à plus de deux cela me paraît encore plus complexe parce que le groupe qui s’exprime n’est pas, à mon avis, celui qui se serait constitué (en terme des places tenues par chacun) dans une discussion conventionnelle. Ce qui m’intrigue c’est la différence avec l’écrit. Pourquoi l’échange par mail ressemble-t-il dans sa nature plus à l’échange oral qu’à celui écrit alors que c’est bien un support écrit qu’il utilise ?

Le média informatique a ses aspects plus positifs de rencontre, de discussion, de mise à disposition de connaissances. Il s’y exprime souvent une certaine solidarité. Tout cela n’est-il pas une compensation du manque d’appartenance à une communauté de l’individu dans notre société actuelle. La famille ou le village sont-ils remplacés par ce lieu de rencontre immatériel qu’est le net ? Ainsi n’est-ce pas mon désir d’appartenance à la communauté des psy qui s’exprime ici en filigrane et me pousse à participer à ce groupe de réflexion ?

Qu’en est-il de la superficialité des présentations que l’on fait de soi sur une page web, de celle des relations qui se construisent ainsi ? Je crois que l’on croise sur le réseau des personnes que l’on ne croiserait pas forcément autrement (et c’est peut-être ce qui peut y être attirant : relation qui se font et se défont sans réel engagement ?). Y a-t-il beaucoup de " vraies relations " nées de rencontres informatiques qui survivent à l’épreuve de la rencontre ? (qui, écolier, n’a pas vécu la cruelle déception de la rencontre d’un correspondant après de longs échanges épistolaires ?).Je crois que le média informatique est un lieu privilégié de l‘expression du fantasme dans toutes ses formes !


retour Jocelyne Troccaz est Directeur de Recherches CNRS

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