M.Civin: Psychanalyse du Net

cv Bien intéressant, ce livre de M.Civin et d'abord parce qu'il nous raconte des "histoires", des "histoires" de patients aux prises avec le web, chacun à leur manière, pour du mieux ou du moins bon. En procédant de cette manière, il nous laisse aussi entrevoir parfois des éléments tranfero-contre-transférentiels qui - il me semble- peuvent être discutés et travaillés par d'autres.
Peut-être que c'est l'histoire de cette adolescente, Lydia, qui me touche le plus, comme me touche le mode d'acceptation par lequel sa thérapeute trouve le moyen d'inclure vraiment entre elles deux l'expérience que Lydia faisait seule et à sa manière sur le réseau..Je ne résiste pas au plaisir de citer ce passage:..A mesure que sa patiente se livrait, sa thérapeute, qui n'avait pas non plus une grande familiarité avec les ordinateurs, se mit à craindre que Lydia n'ait une tendance au dédoublement de personnalité tandis que celle-ci lui parlait de la multiplicité des personnages qu'elle endossait sur le réseau..:une parachutiste casse-cou, un macho fou de ski originaire de Vail dans le Colorado, une lesbienne sadique qui adorait les chaînes, un travesti homosexuel qui envisageait de se faire opérer, un ancien héroïnomane devenu joueur de poker qui élevait des pitt-bulls...
Se souvenant d'articles de presse rapportant des histoires de filles  attirées dans des appartements puis violées après des rencontres en ligne, la thérapeute eut d'abord envie de la mettre en garde contre les dangers, mais elle se retint...
Au lieu de cela, dans un moment d'inspiration, elle dit à Lydia:"Eh bien allons-y.."et Lydia passa les quinze minutes suivantes à l'aider à se familiariser avec l'idée que, sur le réseau, on pouvait endosser de multiples rôles. Elles recréèrent ensemble cet univers, assises toutes deux dos à dos sur des chaises, en s'écrivant et en échangeant des mots...
Après la séance, Lydia demanda à sa mère si elle pouvait passer à deux rendez-vous par semaine et, au cours des deux mois qui suivirent, sa thérapeute et elle améliorèrent leur "relation en ligne"
Lorsque Lydia commença à mettre à profit la plus grande indépendance que lui accordait ses parents, la thérapie quitta le jeu en ligne pour reprendre  un cours normal...P.149-153
Cette histoire fait écho pour moi à celle des "Dancing babies" que Sylvain Missonnier a partagé avec nous en la mettant sur Carnet Psy: comment la  pièce jointe acceptée à l'intérieur de la thérapie va produire une succession de pièces jointes qui servent de support à toute une élaboration du fantasme , comment cette "acceptation" par le thérapeute est précédée d'une hésitation (crainte de la transgression etc) puis comment une sorte de confiance ("d'inspiration" dit ici M. Civin) en la possibilité que la nouveauté de ce qui est apporté(contenu et modalité) soit une chose "élaborable" à l'intérieur de la situation transfero-contre-transferentielle  l'emporte et puis enfin la "happy end"..
Et si cet écho se fait si bien, c'est que j'ai des expériences proches, avec des similitudes dans ces successions et une  "happy end":-) qui a des  points communs et -comme c 'est avec un "support-net"  différent (dans le travail d'une de mes patientes, il s'agissait de la succession de ses relations sur ICQ)- je me dis que peut-être nous avons là un élément précieux quant à la manière d'écouter et de mettre ces choses-web au service de la thérapie.
L'autre intérêt de ce livre, c'est son mode de théorisation : ici elle est surtout kleinienne et  les concepts kleiniens comme "position schizo-paranoïde", "position dépressive","objet partiel/total" etc font merveille pour interroger maintes expériences de base des pratiques-web:
L'utilisation si fréquente du web comme anti-dépresseur, les éléments de persécution dans la pratique des news (comme je l'avais aperçu..) et d'une manière générale toute  la "paranoïa" que toutes sortes d'activités-web peuvent produire directement ou latéralement, tout cela semble pouvoir se dire  en kleinien. Mais, même pour quelqu'un qui n'est pas kleinien ( c'est mon cas) le fait que M.Civin ait recours à un ensemble de concepts relevant d'une théorisation centrale  (plutôt qu'à du patchwork) est  utile: cela produit un effet de clarification sur ce qui est déjà un peu pensé ou rendu pensable.. Ainsi faisant, il permet à chacun de trouver ou de retrouver d'autres concepts et de "construire" éventuellement autrement tous les éléments de l'expérience et de l'observation, par comparaison avec ceux qui sont ici si généreusement donnés.
Mais aussi, en discutant les idées de  Winnicott comme il le fait, Michael Civin va  permettre de faire le point sur les usages  que nous avons  faits de la transitionnalité, depuis que Sherry Turkle, dès 1995, en avait montré avec éclat la fécondité.
Ce point est pour moi  important,  je vais lui consacrer une autre page..
Le livre de M.Civin nous ramène d'une certaine manière aux années 60-70,  par sa référence à Searles (qui pour moi en ces années-là était le Searles de "l'effort pour rendre l'autre fou"), ensuite parce qu'en ces années-là aussi, j'ai bien dû parler( et bien d'autres aussi..)  de ["objet transitionnel", "objet culturel", "objet fétiche"] et de toutes sortes de choses de ce genre..La "culture" et les jeux  d'apprentissage rencontrées sur le web me pousseraient donc plutôt à chercher encore du coté du complexe d'Œdipe :-)
(à suivre)
Genevieve Lombard Bordeaux, 13 juillet  2003.